EDITO – L’ENRACINEMENT PATRIMONIAL : UNE BOUSSOLE ESTHÉTHIQUE POUR DES TEMPS INCERTAINS

Publié en 1949, à titre posthume comme ses autres œuvres, « L’Enracinement » passe pour être le texte le plus abouti de la pensée de Simone WEIL (1909-1943). Pour cette philosophe, l’enracinement est « le besoin le plus important et le plus méconnu de l’âme humaine ». A l’opposé, le déracinement est un mal qui se propage : « Qui est déraciné déracine. Et qui est enraciné ne déracine pas ».
Pour tout être humain, les racines sont multiples : c’est l’attachement à un pays, à une terre, à une langue, à une culture, à une communauté, à des croyances, à sa famille.
Dans un monde qui perd ses repères et dont l’avenir est incertain, existe-t-il des « racines » qui pourraient encore rassembler, sinon rassurer ?
Et si la réponse était l’enracinement patrimonial !
Définissons-bien de quoi nous parlons.
Les « racines » que l’amour du patrimoine nous donne sont à la fois tangibles et immatérielles.
C’est la réalité d’une architecture que l’amoureux patrimonial juge belle, c’est la vision d’un paysage montagnard, littoral ou campagnard, c’est un quartier ou ce sont des objets familiers qui font naître l’émotion de souvenirs heureux, comme Marcel Proust en éprouvait en pensant aux madeleines de sa tante Léonie, aux bancs de l’église paroissiale ou à l’allée d’aubépine d’Illiers-Combray.
Mais, ce sont aussi des fêtes de village, des savoir-faire qui se perpétuent, des jeux, des joutes, des chants, des carnavals, tout ce qui forme ce « patrimoine culturel immatériel » que le ministère de la culture a depuis près de 20 ans la noble ambition d’inventorier de manière exhaustive[1].
L’enracinement patrimonial n’est pas une vieillerie révolue mais une valeur vivante. Les peuples qui n’ont plus la mémoire de leur passé ne renoncent-ils pas aussi à leur avenir ?
L’enracinement patrimonial, tel que nous le concevons, n’exclut pas car le patrimoine est un bien commun dont la beauté, sous réserve qu’elle soit respectée, appartient à toutes les générations et à toutes les populations. Un droit à la beauté qui a ainsi pour corollaire un devoir de respect mutuel.
Il nous faut insister sur ces liens qui rassemblent, sans pour autant exclure.
A la fin du siècle dernier, des sociologues américains[2] ont sophistiqué le concept de « social capital », décrivant comment les réseaux et la confiance facilitaient la coordination et la coopération en vue d’un bénéfice mutuel. Certains cherchant même à en mesurer l’impact économique[3].
Ils ont alors distingué les relations qui créent des « ponts » entre personnes différentes et celles qui vont renforcer les « attaches » entre des personnes ayant déjà entre elles des affinités. Dans le premier cas, le « bridging social capital », les liens sont ouverts et inclusifs. Dans le second cas, le « bonding social capital », les liens sont fermés et exclusifs.
Le niveau de confiance propre aux liens exclusifs est plus consistant que celui qui caractérise les liens inclusifs. Cependant, c’est l’ouverture vers les autres qui permet le mieux d’aller de l’avant.
Laissons-là ces recherches publiées avant que ne se développent les « réseaux sociaux » qui ont technologiquement bouleversé les modes de sociabilisation et contentons-nous de remarquer que le patrimoine peut être créateur de liens qui réunissent.
N’est-ce pas d’ailleurs la vertu première des Journées européennes du patrimoine[4] que de rassembler calmement les générations, les milieux, les origines autour de la beauté d’un monument historique ou de l’agencement harmonieux de jardins à la française ?
Ayant assisté récemment à un concert de « musique électro », partagé entre la vision des fenêtres de la Galerie des Glaces et celle du Grand Canal, je me faisais la réflexion que le patrimoine « Château de Versailles » était assurément capable de prouesses festives « douces », même si – je dois l’avouer – je suis nettement plus réceptif au programme de musique ou de danse de l’Opéra royal !
Le patrimoine peut parfois être élitiste mais ce qui en fait la force c’est une adhésion populaire. Les associations du patrimoine demandent unanimement que le patrimoine soit mieux protégé, mieux connu, mieux défendu, mieux financé, mieux valorisé.
Pour y parvenir, il ne suffira pas d’inscrire cette protection dans la loi suprême, comme nous le souhaitons ardemment, ou même simplement d’ancrer l’action ministérielle dans la durée, comme il serait grand temps de le faire. Pour y parvenir, il faut d’abord transmettre l’amour de la beauté du patrimoine, culturel et naturel.
Cette transmission commence bien sûr à l’école, comme nous y contribuons avec nos amis de Rempart en organisant le concours ID Patrimoine [lien] et comme d’autres associations ou fondations le font aussi avec la même conviction.
Mais, il faut aussi changer de paradigme en termes de construction et d’urbanisme. Combien d’urbanisations sont sans âme, sans unité, sans beauté. Dans tant de lieux de vie, il serait vain de chercher les vestiges anciens, les jardins publics, les constructions harmonieuses. N’est-il pas injuste d’avoir privé les populations concernées du droit de vivre dans un environnement esthétique ?
Renforcée et mieux partagée, l’éducation esthétique créera des liens qui ne diviseront pas et il est même permis de penser qu’elle suscitera des vocations en vue de conserver, embellir ou mettre en valeur l’atout exceptionnel que nous ont légué nos prédécesseurs.
Des racines qui n’excluent pas et qui, mieux encore, permettent d’inclure les générations présentes aussi bien que les générations futures : n’est-ce pas le propre de l’enracinement patrimonial ?
Christophe Blanchard-Dignac,
Président de la Fédération Patrimoine-Environnement
[1] Liste exhaustive des éléments inclus à l’inventaire national du Patrimoine culturel immatériel en France depuis 2008 [lien].
[2] A la suite de Robert D. Putnam (Bowling Alone, 1995).
[3] Une corrélation – ce qui n’est pas une causalité – ayant été établie entre performance économique et taux de confiance (Paul Zack et Stephen Knack, Trust and Growth, 2001).
[4] Sans oublier les Journées du Patrimoine de Pays [lien] que notre fédération organise de concert avec d’autres associations du patrimoine.