EDITO – PATRIMOINE, ENVIRONNEMENT ET ÉOLIENNES : UN « TRILEMME » QUI S’OPPOSE AU « BON SENS » PATRIMONIAL !

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Les trilemmes sont en économie des triangles d’incompatibilité dans lesquels seuls deux côtés sont compatibles à la fois, ce qui revient en pratique à renoncer au troisième. Le plus connu étant le triangle d’incompatibilité de Mundell[1], entre régime de change fixe, indépendance de la politique monétaire et mobilité parfaite des capitaux[2].

L’émergence des éoliennes[3] dans le paysage français en a fait naître un nouveau : le « Trilemme patrimonial ». Dans cette figure géométrique, le patrimoine est défini comme historique et paysager, l’environnement étant retenu dans sa vision originale et les éoliennes n’étant plus à définir.

A l’heure où le « en même temps » est passé de mode, force est de constater que patrimoine, environnement et éoliennes sont, en l’état des politiques actuellement conduites, incompatibles.

Environnement-Éoliennes et Patrimoine.

En se « pacsant » dans « l’Ecologisme », environnement et éoliennes ont conduit au choix regrettable de faire passer au second plan le patrimoine paysager et historique, sinon même la conservation des espèces protégées.

Dernier exemple en date : la programmation de l’éolien en mer, associée à la PPE 3[4], dont la mise en œuvre pourrait être de nature à défigurer, de manière irréversible, le paysage littoral de notre pays.

Emmenées par le réseau RETM et avec l’appui de Sites et monuments et de Patrimoine-Environnement, 14 associations ont engagé des recours simultanés contre les quatre arrêtés inter-préfectoraux qui approuvent les « documents stratégiques de façade » déclinant la construction d’éoliennes marines, tout au long du littoral français[5].

Ces recours associatifs déclinent notamment les recommandations de la plus haute instance consultative en matière de sites et de paysages.

Après avoir rappelé, exemples à l’appui, que la taille des éoliennes et l’absence d’écrans végétaux ou de reliefs rendaient visibles les éoliennes en mer parfois jusqu’à 70 kms, la Commission supérieure des sites, perspectives et paysages, dans un avis unanime rendu le 16 Juin 2021, a fixé à cet égard les règles de compatibilité, dont cette recommandation ignorée par la PPE 3 :

« 5. Eviter l’éolien en mer proche des côtes pour la préservation du paysage, en privilégiant notamment l’éolien flottant à grande distance en Atlantique et Méditerranée, et aussi en Manche en posé ou en flottant avec un moindre impact paysager, ainsi qu’un moindre impact environnemental global sur les habitats et les espèces ».

La CSSPP n’avait pas manqué d’alerter solennellement sur les graves conséquences qu’ entraînerait  la méconnaissance des règles de « compatibilité » que ses membres avaient pris le soin de forger :

«  La Commission estime que cette transition énergétique ne devrait pas conduire à porter gravement atteinte au littoral français dont la valeur paysagère, artistique, mémorielle et touristique est au premier plan européen, sous peine de remettre en cause plus d’un siècle d’effort constant de protection du littoral par l’Etat ».

Patrimoine-Environnement et Éoliennes

Patrimoine et Environnement ont en effet tout pour bien s’entendre – ce n’est pas notre fédération qui dira le contraire – à condition, bien sûr, d’exclure la question des éoliennes. 

En témoigne par exemple l’arrêt de la Cour administrative d’appel de Versailles du 10 Avril 2026 qui a annulé l’autorisation environnementale délivrée pour l’érection d’un parc éolien[6] dans le champ de vision de grands monuments historiques[7] et en proximité avec le site du Val de Loire dont la Valeur Universelle Exceptionnelle est reconnue par son inscription au Patrimoine mondial de l’Unesco[8].

La lecture du considérant 35 se suffit à elle-même :

« Au regard de l’importance historique, culturelle et architecturale toute particulière du château de Chaumont-sur-Loire, du château d’Amboise et de la pagode de Chanteloup, eux-mêmes localisés au sein du site Val de Loire, inscrit sur la liste du Patrimoine mondial de l’UNESCO, et de la particularité de la localisation des deux châteaux, situés en surplomb de la vallée de la Loire, le parc éolien projeté, dont au surplus les conditions d’implantation ne respectent pas le plan de gestion du Val de Loire, porterai(en)t atteinte à la conservation des perspectives offertes depuis le château de Chaumont-sur-Loire, le château d’Amboise et la pagode de Chanteloup et donc à la conservation de ces monuments, ainsi que des paysages, au sens des dispositions précitées des articles L. 181-3 et L. 511-1 du code de l’environnement ».

Dans cette affaire plus qu’emblématique qui voyait requérir, aux côtés des communes concernées et des associations locales, quatre associations nationales du patrimoine[9], le juge du fond a choisi les deux « bons » côtés du « triangle », en excluant le troisième, jugé incompatible. Pourvoi devant le Conseil d’État ayant été formé par la partie perdante, l’affaire n’est cependant pas tout à fait finie.

Patrimoine-Éoliennes et Environnement

En l’état actuel de nos capacités de production, la place objective des éoliennes dans notre mix électrique est celle d’une source non prioritaire. Il n’y a pas actuellement d’urgence électrique en France, qu’il s’agisse de décarboner notre électricité[10] ou de couvrir nos besoins de consommation[11].

Sur le plan des principes, rien ne devrait logiquement opposer Patrimoine et EnR, qui ne se résument d’ailleurs pas à l’éolien et au solaire. Dans un monde de « sagesse », la compatibilité entre Patrimoine et EnR devrait être la règle, à une condition : sortir de la « vision écologiste » de l’environnement qui fait du sujet des éoliennes une idéologie et qui, au nom de l’enjeu climatique, prétend nous faire croire qu’il est urgent et économiquement efficace de remplacer une énergie décarbonée, rentable et pilotable : le nucléaire, par une énergie décarbonée, subventionnée et intermittente : l’éolien.

Cette compatibilité entre Patrimoine et Éolien, c’est ce que les associations du G7 avaient cherché à promouvoir dans leur « Manifeste » de 2022.

S’agissant de l’éolien, notre programme commun préconisait une pause permettant de rebâtir une politique équilibrée et fixait pour ce faire un certain nombre de garde-fous : respecter l’avis majoritaire des populations concernées et de leurs élus ; proportionner à la hauteur des mâts[12] la distance minimale à observer vis-à-vis des habitations ; soumettre l’implantation de parcs éoliens à moins de 10 kms d’un monument historique à l’avis conforme de l’ABF compétent.

La question de la sanctuarisation des sites classés et de leurs abords se pose également désormais envers des parcs solaires dont la taille s’est considérablement accrue.

Comment sortir alors de ce « Trilemme » patrimonial qui porte atteinte à nos monuments, nos sites et nos paysages, terrestres et maritimes ?

La solution paraît simple : en faisant prévaloir la logique sur l’idéologie et l’intérêt général de long terme sur les intérêts privés de court terme.

Sans prétendre à l’expertise sur les sujets énergétiques, rappelons tout d’abord ce que chacun peut apprendre à la lecture du bilan annuel publié par RTE.

Actuellement nous produisons 21 % de plus d’électricité – décarbonée à 95,2 % – que nous n’en consommons[13]. Et ce surplus est structurel, puisque nous exportons de l’électricité 99 % du temps.

Dans le contexte d’une croissance faible de notre économie et même avec l’accélération nécessaire de l’électrification des usages, nous sommes ainsi, pour de nombreuses années, à l’abri d’une pénurie d’électricité, à condition bien sûr de tirer parti au maximum de nos installations de base décarbonées qui devraient marcher à plein régime.

Or, ce n’est pas le cas puisque celles-ci sont « ajustées »[14] pour donner la priorité à l’éolien ou au solaire dont la production, intermittente par nature, n’est pas pilotable. Cette inversion des priorités entre les appels à production est bien ce qui différencie l’éolien du thermique classique qui venait en appoint du nucléaire.

Une raison supplémentaire pour ne pas accentuer les difficultés de pilotage de notre système électrique qui n’est désormais pas à l’abri des désagréments qu’un de nos pays voisins a connus[15].

S’il est important de se fixer un cap sur la politique énergétique qui ne peut se concevoir que dans la durée, il n’est pas sain d’avoir escamoté l’indispensable débat parlementaire sur la PPE 3, ni justifié de continuer à pousser, coûte que coûte, des choix incompatibles avec la préservation du patrimoine, sans même parler de leur irrationalité économique.

Nous appelons de nos vœux les plus chers de sortir au plus vite du « Trilemme » patrimonial.

Ceux des politiques qui prendront cette sage décision n’obtiendront peut-être pas le prix Nobel d’économie mais ils mériteront, à coup sûr, de recevoir la médaille d’or du « bon sens patrimonial » !


Christophe Blanchard-Dignac,
Président de la Fédération Patrimoine-Environnement


[1] Robert Mundell, économiste canadien, prix Nobel d’économie.

[2] L’indépendance de la politique monétaire est par exemple incompatible avec un régime de changes associé à une mobilité des flux capitaux.

[3] L’hydroélectricité étant une source d’énergie renouvelable, présente depuis longtemps dans notre « paysage » électrique, cette émergence s’applique de fait aux éoliennes.

[4] Programmation pluriannuelle de l’énergie 2025-2035

[5][5] Tribunal administratif de Caen pour la façade maritime Manche Est-Mer du Nord ; Tribunal administratif de Rennes pour la façade maritime Nord Atlantique-Manche Ouest ; Tribunal administratif de Bordeaux pour la façade maritime Sud-Atlantique ; Tribunal administratif de Toulon pour la façade maritime Méditerranée.

[6] Parc éolien Oratorio

[7] Châteaux d’Amboise et de Chaumont (classés en 1840) et Pagode de Chanteloup (inscrite en 1937)

[8] Depuis le 30 Novembre 2000

[9] Demeure historique, Vieilles Maisons françaises, Sites et Monuments et Patrimoine-Environnement.

[10] En 2025, le taux de décarbonation de notre électricité a atteint 95,2 %.

[11] En 2025, le nucléaire (373 TWh) et l’hydraulique (62,4 TWh) ont couvert 94,5 % de notre consommation (451 TWh), au demeurant stable d’une année sur l’autre.

[12] La distance minimale de 500 mètres avait été retenue lorsque les éoliennes culminaient à 80 mètres. Elles sont trois fois plus hautes aujourd’hui. Le Manifeste préconise une distance de 10 fois la hauteur des mats.

[13] 547,5 TWh en 2025 pour une consommation stable de 451,2 TWh, soit un surplus de 96,3 TWh (Source : RTE).

[14] Ainsi que le montre le rapport Fontana, publié le 16 Février 2026, la « modulation » du parc nucléaire, qui avec les EnR a pris une dimension inédite, n’est pas sans créer de sérieux problèmes techniques, sans omettre un fort manque à gagner économique.

[15] « Méga-panne électrique » espagnole du 28 Avril 2025