Réponse à La Tribune de l’Art à propos de la donation Cligman au musée de Tours.

Un dossier intéressant pour comprendre comment travaillent les associations du patrimoine dans les commissions.

Rien n’est simple titrait le dessinateur Sempé il y a quelques années… surtout lorsque tout se complique… ajoutait-il.

Chacun connaît dans le petit monde de l’Art, Didier Rykner rédacteur en chef de la Tribune du même nom et son goût prononcé pour la défense du Patrimoine envers et contre tout, ce pourquoi nous l’aimons, et son penchant non moins prononcé pour la polémique, ce pourquoi nous l’aimons moins.

On sait depuis Joseph, le patriarche de la Bible, que les crues du Nil connaissaient avant la création du barrage d’Abou Simbel, un rythme tel que selon les années, les vaches étaient grasses ou maigres.

Il n’est pas besoin de lire la Tribune de l’Art pour constater que, par les temps qui courent, les vaches sont plutôt maigres dans les différentes administrations qui dépendent du ministère de la culture et particulièrement dans les musées. Tel que celui de Tours, installé dans l’ancien archevêché, contraint d’attendre le retour des vaches grasses pour organiser ses salles d’expositions et ses réserves.

 

Musée des beaux-arts de Tours

Musée des beaux-arts de Tours

Et voilà que se produit une sorte de miracle. Il existe un chef d’entreprise attaché à la Touraine, où il possède une maison, qui a bâti une solide fortune dans le textile. C’est à la fois un acteur du patrimoine (il siège dans plusieurs conseils d’administration d’associations et de fondations) et un amateur d’art. Il a réuni une importante collection de tableaux et objets. Il a quatre-vingt-seize ans et songe, pensant sa mort prochaine, à organiser la pérennisation de celle-ci.

Il propose à la Ville de Tours de lui faire donation de plus de 1200 tableaux et objets et de construire un bâtiment supplémentaire près du musée trop restreint, pour abriter sa collection. Excusez du peu : c’est une somme de 5 millions d’euros qu’il offre pour cela !

À partir de cette proposition se déroule un parcours classique : le maire de Tours, après s’être assuré de la qualité de la donation auprès des services compétents, décide d’accepter celle-ci. À la différence de son prédécesseur peu soucieux des textes (souvenez-vous de l’affaire de la « femme Loire ») il fait le parcours prévu par la loi lorsque l’on veut construire dans un secteur sauvegardé et dans un site classé (le Jardin remarquable de l’archevêché).

Choisi par monsieur Cligman, monsieur Bodin, architecte, réalise un projet en concertation avec les services de l’État et de la Ville. Le conseil municipal délibère et demande la modification du règlement du secteur sauvegardé. Ainsi, la ville sollicite les avis de la conservatrice du Musée, de l’ABF et de la Drac ; elle consulte la commission locale du secteur sauvegardé, et enfin la commission départementale de la nature des sites et des paysages (CDNPS) est saisie.

À ce stade notre fédération, qui dispose à la commission départementale d’une personne qualifiée s’interroge. Après délibération, nous dégageons et adoptons trois principes :

  • Tout d’abord, nous saluons le geste de Martine et Léon Cligman : des mécènes comme eux on en cherche et il est assez rare que l’on en trouve. Lorsque c’est le cas, on les traite avec honneur. Le Musée de Tours n’est certes pas le Louvre, mais il ne peut que se féliciter avec nous de cet apport inespéré.
  • Ensuite nous nous souvenons de nos origines : nous avons toujours considéré que l’Histoire Patrimoniale ne se terminait pas au XVIIIe siècle, ni même au XXe. Un bâtiment contemporain a sa place dans un secteur sauvegardé s’il en respecte les règles. L’aventure patrimoniale doit continuer même s’il faut une ou deux générations pour que le consensus se fasse dans certains cas.
  • Enfin, nous sommes très attachés aux règles de protection pour lesquelles nous nous sommes battus. Rappelons que c’est l’un de nos fondateurs, le conseiller d’État Henry de Segogne, qui a rédigé la première mouture de la loi sur les secteurs sauvegardés. Une loi bien faite, au-delà des appellations, le législateur de 2016 n’en a guère changé les fondamentaux. Cependant, règle de protection ne signifie pas stricte conservation de tout mais examen approfondi et décision au cas par cas par ceux qui ont la connaissance et l’expertise.

C’est sur ce triple socle que la personne qualifiée, membre de notre association, s’est appuyée, en l’état du dossier et compte tenu des avis favorables, express  et même louangeurs de l’ABF  de la DREAL et de la DRAC, pour soutenir la finalité de la proposition des époux Cligman.

En confidence, par souci d’aller jusqu’au bout de la démarche de protection et pour éviter toute polémique et tout contentieux ultérieur compte tenu de l’ampleur du projet, nous avons souhaité que les commissions nationales soient saisies. Ce qui fut le cas.

C’est dans cette occurrence que la commission nationale des secteurs sauvegardés, qui vit ses derniers instants puisque la loi LCAP a décidé sa fusion avec celle des monuments historiques, a été convoquée.

La commission nationale comme nous le souhaitions a rendu hommage aux époux Cligman, et a souhaité que leur projet puisse trouver une issue bénéfique pour la Ville de Tours et son musée.

Elle a constaté que la question du projet de monument lui-même n’était pas à l’ordre du jour à ce stade de la procédure. Manifestement personne ne souhaitait d’ailleurs un pastiche ou une construction néoclassique.

Mais, sur la base d’un examen approfondi du plan de sauvegarde, de la situation juridique du jardin classé au titre des sites, des orientations de l’UNESCO suggérant la méthode de l’étude d’impact patrimonial, la commission a estimé qu’il n’était pas possible, dans le cadre d’une simple demande de modification et non de révision du plan, de rendre constructible les parcelles proposées situées au cœur du centre historique de Tours, dans la zone d’influence de la ville gallo-romaine ayant une valeur universelle exceptionnelle.

Peut-on déclarer, comme l’a écrit monsieur Rykner dans un raccourci saisissant que la commission nationale, à l’unanimité, a rejeté le projet des époux Cligman ? Non, la commission a seulement répondu à la question qui lui était posée : il n’est pas possible, par le biais de la modification, de rendre constructibles les parcelles sur lesquelles l’architecte voulait implanter son immeuble.

Jusqu’ici, chacun a fait son job dans le respect de la procédure et avec sa propre perception des choses : il ne servirait à rien de disposer d’une commission nationale si sa capacité d’expertise n’était pas plus importante que celle de la commission départementale.

Patrimoine-Environnement continue à souhaiter que le projet se poursuive et qu’une autre implantation lui soit trouvée à Tours fusse dans une autre proximité du Musée. Une récente visite au musée nous a convaincus qu’il existe, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de l’édifice, et sans porter atteinte aux éléments majeurs de la protection du monument ou du site, un ou plusieurs « plans B ». Il reste à souhaiter, si les époux Cligman le souhaitent eux-mêmes, que chacun fasse preuve de compétence et de bonne volonté pour  élaborer une solution utile à l’intérêt général.

Un intérêt dont manifestement monsieur et madame Cligman ont une perception que l’on souhaiterait constater plus souvent.

Alain de La Bretesche, Président de Patrimoine-Environnement

Pour plus d’information :

  • Brève de la Tribune de l’Art du 13/11/2016
  • Article de la Nouvelle République du 04/11/2016